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Naissance
d'une ville
Par
Pierre Laffitte
L'idée
Souvent on me demande comment est
née l'idée de créer
Sophia Antipolis. Question difficile
! Les idées se forment et mûrissent
lentement. Au lycée de Nice,
un professeur de lettres, Morisset,
avait-il impressionné le jeune
élève que j'étais
en évoquant Romulus et Remus
traçant la limite d'une nouvelle
ville ? Auparavant, à l'école
primaire de Saint Paul, Célestin
Freinet infusait un enthousiasme constructif
en liant les connaissances qu'il inculquait
à l'action future de ses élèves.
Plus tard la créativité
m'a toujours paru liée aux
contacts faciles du Quartier latin,
ce lieu privilégié où,
dès le temps de François
Villon, escholiers et artisans, bourgeois
et intellectuels aimaient se rencontrer,
boire et discuter dans les estaminets.
Café Procope, Brasserie Balzar,
bistrots et librairies, Collège
de France, Sorbonne et austères
Grandes Ecoles, les alentours du boulevard
Saint Michel, de Montparnasse, de
Saint Germain-des-près, quelle
source de dynamisme, de vitalité,
de créativité !
Hélas ! les encombrements et
les durées de transport dans
les mégalopoles modernes y
rendent la créativité
conviviale plus difficile.
Et pourquoi pas un Quartier latin
aux champs ? Désormais, pour
les universités, les écoles,
les centres de recherche et les industries
de technologie avancée, les
services élaborés, le
centre-ville est souvent devenu trop
inadapté, par suite de l'engorgement
qui consomme trop de temps et d'énergie,
et qui est plutôt source de
stress que de détente conviviale
et créatrice.
Cette idée, lancée dans
un article du Monde d'août 1960
sous le titre " Un Quartier latin
aux champs", n'eut pas grand
écho. J'y dénonçais,
en outre, l'absence de réflexion
sociologique, en matière d'aménagement
du territoire, conduisant à
une dispersion par saupoudrage de
la fragile matière grise qui
a besoin d'un environnement culturel
favorable, d'un microclimat qui suppose,
presque toujours, contacts intellectuels
et échanges pour conserver
sa créativité.
Donc il fallait créer un Quartier
latin aux champs, une cité
à la campagne qui serait vouée
à la création, à
l'intelligence et par voie de conséquence
à la modernité économique,
culturelle et sociale.
Je parlai de ce projet à mon
beau-père Emile Hugues, sénateur
des Alpes Maritimes et président
d'une association appelée EXPANSAM.
Il l'apprécia. Des raisons
politiques, ainsi que des difficultés
de santé ne lui permirent pas
de jouer le rôle de locomotive
régionale qui aurait pu vaincre
la tendance naturelle des gens et
des choses à ne pas favoriser
les entreprises trop audacieuses,
novatrices et risquées. Le
Conseil général réalisa
quelques études, notamment
lorsque, en tant que responsable du
Bureau de Recherches Géologiques
et Minières ( BRGM) qui voulait
se décentraliser, je conduisis
une visite technique sur la Côte
d'Azur. Francis Palmero, animateur
du Conseil général à
l'époque, nous reçut
mais sans que le dossier se transforme
en projet précis. Le BRGM s'installa
à Orléans-La Source,
autre suite concrète, ce qui
donne aujourd'hui naissance à
Orléans-technopole.
En 1964, je changeai de métier
pour me consacrer à ce qui
me paraissait déterminant pour
les années à venir :
la formation. Je commençai
au sein de l'Ecole des Mines de Paris,
auprès du directeur Raymond
Fischesser, à réaliser
une idée-force à laquelle
je tiens depuis toujours : lier la
formation, la recherche et l'utilisation
effective des fruits de la recherche.
Développer simultanément
Formation, Recherche, Transfert de
Technologie. Lier les compétences
aux finances et au marché,
voilà une nécessaire
ambition. Et comme outil, je créai
Armines, association qui a fêté
ses vingt ans en 1987 et dont la devise
est "Lier le savoir au savoir-faire".
En 1965, préparation du budget
et du programme quadriennal de l'Ecole
des Mines pour le Ve Plan. J'inscris
un projet, révolutionnaire
pour une Grande Ecole parisienne :
décentraliser certains laboratoires
de recherche au nord d'Antibes, dans
une zone scientifique à créer.
Certains professeurs et certains cadres
administratifs voyaient le signe d'une
émulation avec Ferdinand Lop,
fantaisiste politique connu du Quartier
latin, qui voulait prolonger le boulevard
Saint Michel jusqu'à la mer...
J'avais rencontré Michel Bavastro,
ami de mon beau-père et patron
du journal Nice Matin. Il me promit
son aide ( Depuis plus de vingt ans
cette promesse est tenue.) En 1965,
dans Nice Matin, j'évoquais
l'intérêt pour la région
de voir se développer des activités
de recherche, à l'image de
ce qui avait été initié
par l'Aérospatiale à
Cannes, la Thomson-CSF à Cagnes-sur-Mer,
le Centre d'IBM à La Gaude.
L'idée d'une concentration
intellectuelle hors des grandes villes
présentait une convergence
avec l'utopie de Thomas Moore, les
projets des Saint-Simoniens ou l'aphorisme
de l'humoriste Alphonse Allais "
Il faut construire des villes à
la campagne". Mais il n'y avait
pas de précédents connus.
La Silicon Valley n'existait pas :
la vallée de San José
était encore la capitale californienne
de la culture de la prune. Toutefois
on savait qu'entre San José
et San Francisco le parc que l'Université
de Stanford louait à des industriels
attirés par le réservoir
de compétences proches installait
une dynamique créative nouvelle
à Stanford Research Park (
Palo Alto ). Ceci démontrait,
notamment par les progrès rapides
de Hewlett Packard, que l'alliance
entre Savoir et Industrie était
profitable. De même, à
l'est des Etats Unis, la route 128
se développait à proximité
des Universités de Boston.
Le phénomène paraissait
aux Etats Unis limité à
la proximité des universités
et à l'existence d'importants
contrats de recherche avec l'armée.
Quant à Akademgorod, la référence
sibérienne d'un pays autocratique
n'était pas susceptible d'inspirer
beaucoup d'enthousiasme.
En Europe, rien. Sauf dans les Alpes
Maritimes où, avec un temps
de latence, la poursuite de contacts
personnels, l'idée petit à
petit mûrit grâce peut
être à l'ouverture internationale
de la Côte d'Azur qui permet
aux innovations d'y fleurir.
Mais il convient de se souvenir qu'à
l'époque, ce qui intéresse
les aménageurs et les politiques,
c'est l'industrie lourde. On lance
Fos. On lance Dunkerque. On développe
le Bec d'Ambès et la pétrochimie
au Sud de Lyon. Seuls quelques initiés
chez nous connaissent le général
Doriot, ce Français devenu
général américain,
qui, dans les années 50, crée
le Venture Capital et finance la naissance
de Digital Equipment, petite firme
créée par un chercheur
près du MIT. Aujourd'hui Digital
Equipment, n°2 de l'informatique,
crée des milliers d'emplois
et Dunkerque licencie....
Vient 1968 et sa révolution
culturelle, fantaisiste, idéaliste,
irréaliste. Des slogans : demander
l'impossible, changer la vie, l'imagination
au pouvoir. Ses aspects quarante-huitards
et ses remises en questions radicales.
Malgré son inéluctable
et prévisible échec,
le mouvement de 1968 a débloqué
certains verrous culturels et facilité
les greffes d'idées novatrices.
A mon avis, 1968 a aidé puissamment
la prise en compte de l'utopique "
Quartier latin aux champs".
C'est ainsi que fin 1968, à
l'occasion d'un déjeuner avec
deux des plus puissants hauts fonctionnaires
de l'époque : Jérôme
Monod, délégué
général à la
DATAR, et Claude Daunesse, directeur
des Mines, j'avais évoqué
le problème des Grandes Ecoles
que Jérôme Monod voulait
bouter hors de Paris. En tant que
secrétaire général
de la toute jeune Conférence
des Grandes Ecoles que j'avais créée
à la suite de Mai 1968, je
lui proposais une formule de "marcottage"
: l'Ecole des Mines développerait
un pôle intellectuel près
d'Antibes; d'autres écoles
aideraient à développer
Rennes et Toulouse.
" Banco" dit Jérôme
Monod, ce qui fut sans doute l'acte
de naissance effectif de ce qu'il
fallait baptiser d'un nom qui puisse
vivre plus d'une saison ou d'un lustre.
La sagesse, sophia en grec ( et le
prénom de ma première
épouse), le nom grec d'Antibes
Antipolis ( et la notion de créativité
agreste hors la ville ) donnaient
Sophia Antipolis. Nom critiqué
initialement, mais qui a eu l'heur
de plaire aux médias et aux
usagers, et qui a été
protégé en tant que
marque collective.
La
vente d'une utopie
C'est la deuxième phase qui
commence, avec bien entendu la poursuite
de la première : répandre
l'idée.
L'accord de Jérôme Monod
pour soutenir Sophia Antipolis, ce
projet de créer dans la garrigue
une "Cité internationale
de la Sagesse, des Sciences et des
Techniques sur la Côte d'Azur"
fut un pas important.
A partir de là, il fallait
développer une stratégie
pour faire mûrir ce rêve,
cette idée, cette utopie et
la "vendre".
Un déjeuner au mas des Serres
à Saint-Paul avec les responsables
de la Chambre de Commerce des Alpes
Maritimes renforcera la cohésion
et l'adhésion sans réserve
des principaux leaders d'opinion économique
des Alpes Maritimes à l'époque
: Gérald Cassin, José
Bona, Henri Viterbo, Jean Jacques
Robert, présidents successifs
de cette Chambre.
Et un article à sensation de
Nice Matin, en 1969, signé
Jean-Claude Verots : "Sophia
Antipolis, la ville aux 20 000 chercheurs,
verra le jour d'ici 1980 sur le plateau
de Valbonne." Cet article me
vaut à Paris des commentaires
désobligeants. Il n'y a pas
que les Marseillais qui galèjent
! On vous croyait plus sérieux
!
Je crée l'Association sophia-antipolis
et associe dans le conseil René
Dars, doyen de la Faculté des
Sciences de Nice, Jean Ossard, directeur
d'Armines, Roland Somon, directeur
du Bureau d'industrialisation des
Alpes Maritimes, Maurice Papo, responsable
du Centre IBM de la Gaude, François
Bus, responsable de Texas Instrument
à Villeneuve-Loubet. D'un commun
accord, ne furent associés
que des industriels, des amis, des
enseignants, des chercheurs. Les seuls
élus locaux membres de l'Association
seront le président du Conseil
général et le maire
de Valbonne, commune sur laquelle
démarre l'opération.
Ceci permettrait d'éviter que
l'opération projetée
ne soit considérée comme
politique ( d'autant plus qu'à
l'époque, si le président
du Conseil général Francis
Palmero était de droite, le
maire de Valbonne était de
gauche ).
L'acte de naissance est scellé
dans un bureau de la préfecture
de Nice. En 1969 cette précaution
était utile : la décentralisation
n'avait pas eu lieu et le préfet
surveillait jalousement les réalisations.
Mais l'article de Nice Matin "Avec
20 000 emplois" ne pouvait laisser
le préfet Thomas indifférent.
A Paris commença le lobbying
avec des hauts et des bas.
Les bas
Opinions réservées du
président de Gaz de France
: quand je vais dans le Midi, j'ai
envie de me reposer, y implanter un
centre d'innovation important est
une gageure trop difficile. Le président
de Saint Gobain - Pont-à-Mousson,
Roger Martin : les centres de recherche
doivent être près des
unités de production et les
productions de Pont-à-Mousson
ou de Saint Gobain sont en Lorraine
et dans le Nord. Pierre Jouven : les
investissements recherche de Péchiney
sont déjà localisés;
dommage. IMETAL : Bernard de Villemejane,
président d'IMETAL, groupe
Rothschild : nous pensons que Trappes
est plus favorable car près
du siège social, mais l'idée
est bonne. Réponse de Pierre
Aigrain, alors patron de la DGRST,
avant d'être ministre de la
Recherche : La recherche n'a plus
besoin de béton, de nouveaux
sites, mais d'hommes. La grande période
de construction des centres de recherche
est finie, votre idée vient
trop tard, mais quand même,
bonne chance ! Electricité
de France. Pourquoi pas ? Nous avons
des projets.
Les hauts
Claude Daunesse, directeur des Mines,
soutient l'idée et en parle
de façon positive à
tous ses interlocuteurs.
André Giraud, directeur de
cabinet de Guichard, futur ministre
: il n'y a aucune raison de ne pas
favoriser le Midi : un des centres
de recherche de l'IFP y marche très
bien ; j'aiderai le cas échéant.
Hubert Curien, alors directeur général
du CNRS : très bonne idée.
Le CNRS aidera.
Le président de la SEMA, Jacques
Lesourne : je suis preneur dès
que la SEMA aura la capacité
d'intervenir.
François Dalle, président
de l'Oréal : si la DATAR nous
empêche de nous développer
en région parisienne, je trouve
l'idée intéressante
et je suis preneur.
Le président de Chase Manhattan
auquel j'expose le projet à
New York : excellente suggestion,
je pense que cela vaut la peine.
Le général Doriot, à
Boston, l'inventeur déjà
cité du capital risque, me
donne des conseils et des suggestions,
tout en me mettant en garde car l'opération
était à son avis très
risquée.
Ronald Rumsfeld, ancien ministre de
la Défense des Etats Unis,
président de Searle, auquel
je rends visite à Skokie (
Chicago, Illinois) : pourquoi pas
? Cela paraît positif.
François Bloch-Laîné
et Jean Saint-Geours, président
et directeur du Crédit Lyonnais
: vous avez jusqu'à présent
réussi ce que vous avez entrepris,
notamment le développement
de l'Ecole des Mines et d'Armines.
Votre concept est osé, mais
nous prenons le risque et nous ouvrons
une ligne de crédit et ne prendrons
pas d'hypothèques, car nous
faisons confiance à l'homme.
Un collaborateur, Jean Ossard, directeur
de l'Association Armines, créée
pour faciliter le transfert technologique
des compétences de l'Ecole
des Mines vers les milieux industriels,
participe à ce lobbying en
en parlant aux multiples clients d'Armines.
Les premiers convaincus font de même,
en particulier Jean-Jacques Robert
et Francis Palmero.
Bien sûr la camaraderie du Corps
des Mines joue en ma faveur et permet
d'aider le projet.
Fort de ces premiers contacts et du
réseau d'amis, je crée
un Groupement d'intérêt
économique, à but non
lucratif, comportant l'ANVAR, établissement
public filiale du CNRS dirigé
par M. Berard, Armines, l'Association
sophia-antipolis, récemment
fondée, et le Bureau d'Industrialisation
des Alpes Maritimes présidé
par Gérald Cassin et dont le
délégué Roland
Somon était aussi membre du
Conseil de l'Association sophia-antipolis.
Je vais voir André Bettencourt,
alors ministre chargé du Plan
et de l'Aménagement du Territoire.
André Bettencourt et son directeur
de cabinet, Roger Ginocchio, polytechnicien
Corps des Ponts et Chaussées,
sont convaincus. Une visite en hélicoptère
du site que j'ai retenu avec le préfet
des Alpes Maritimes et le directeur
de cabinet du ministre donne lieu
à un nouvel article de Nice
Matin, supporter inlassable du projet.
L'opinion publique départementale
soutient, de façon continue
et positive.
La première assemblée
générale annuelle de
l'Association se tient dans les salons
du Negresco mis à notre disposition
par Paul Augier. Emile Roche, président
du Conseil économique et social,
m'avait adressé un télégramme
de soutien. Nous avions invité
tous les élus nationaux. Après
les exposés, questions, commentaires,
des voeux de réussite. Virgile
Barel, député communiste,
doyen de l'Assemblée nationale
présent à cette réunion,
me fait part de ses réticences
: il craint que tout ceci ne débouche
sur une spéculation foncière.
Quant au pouvoir central, nous sommes
prévenus : il ne faut pas attendre
de financement. La technostructure
qui gère la politique industrielle
et de recherche n'aime pas les idées
trop neuves. Par contre, nous avons
l'appui moral de la DATAR.
Le ministre de l'Equipement met à
ma disposition, grâce à
Jacques Tanzi, directeur du personnel
et d'origine niçoise, un ingénieur
des Ponts et Chaussées, Jean
Raoux, qui définira les infrastructures
en liaison avec l'architecte Jacques
Charon qui est d'accord pour travailler
gratuitement à la conception
de l'opération.
A nous de montrer le mouvement. A
nous de montrer que l'alliance entre
le capital compétence et le
capital financier est possible. Qu'il
constitue l'amorce du XXIe siècle.
A nous d'expliquer pourquoi l'expérience
est faite sur les rives de la Méditerranée.
Bien sûr, la raison essentielle
n'est pas liée à la
présence massive de compétence
technique. Nice, 5ème ville
de France, n'a encore que les embryons
d'une université. N'étant
pas classée métropole
d'équilibre, elle a été
oubliée dans la répartition
des investissements majeurs de l'Etat
en matière de recherche et
d'enseignement supérieur. Il
n'y a pas de tradition industrielle
et technologique majeure. C'est une
région considérée
comme uniquement touristique.
La raison essentielle, outre qu'il
s'agit de ma terre natale, est d'ordre
culturel. Le texte ci-joint, extrait
d'une brochure que j'ai publiée
en 1972 le montre bien.
Pourquoi la Côte d'Azur
?
Le dynamisme du progrès économique
ne dépend désormais
plus des seules industries lourdes
et des matières premières
pondéreuses, charbon ou minerais.
Il dépend de la matière
grise, de la qualité de la
formation, de la qualité de
l'environnement. Importante évolution.
Charbon et industrie lourdes sont
associés, pour nous tous, au
XIXe siècle, aux brumes et
aux fumées de Pittsburgh, de
Birmingham, de la Lorraine, de la
Ruhr. C'est l'Europe occidentale,
le domaine hercynien des géologues,
où affleurent les couches de
terrains carbonifères.
Qualité de l'environnement,
lieux attirants, joie de vivre s'associent
dans notre esprit aux rives de la
Méditerranée, ce berceau
de la civilisation occidentale, avec
ses plaines, ses cités, ses
collines à la mesure de l'homme,
qu'il s'agissent de l'Attique, du
Latium, de la Toscane ou de la Provence.
Les géologues nous expliquent
que c'est là un effet de l'orogenèse
d'âge alpin, effet qui se retrouve
dans cette autre région attrayante
pour les innovateurs qu'est la Californie.
Cette évolution des Sociétés
modernes est le premier facteur qui
nous fait choisir la Côte d'Azur
pour implanter notre Cité de
la Sagesse, au nord d'Antibes, l'ancienne
Antipolis faisant face à la
ville de Nice.
Une deuxième raison majeure
nous a guidés : la proximité
( quinze minutes de voiture) d'un
aéroport international relié
directement aux principales métropoles
d'Europe et du Monde, un aéroport
qui est accessible trois cent soixante-cinq
jours par an, et dont l'infrastructure
se développe au rythme des
besoins, sans prendre de retard, ce
qui est assez rare !
La
troisième raison est la longue
tradition internationale de la Riviera
franco-italienne. Accueillante, cette
région est familière
à tous.
La quatrième raison est de
nature particulière. Elle peut
constituer un facteur favorable ou
un handicap. Au cœur du plateau
de Biot, Valbonne, Vallauris, Antibes,
vaste surface non urbanisée
de près de 10 000 ha, la zone
choisie pour implanter Sophia permet
de concevoir un aménagement
d'ensemble et un urbanisme scientifique
novateur, à l'échelle
du plateau.
Sophia Antipolis, cité vouée
à la créativité,
conçue pour la favoriser, créée
de toutes pièces dans un site
préservé où la
nature garde ses droits, s'ordonnera
autour d'un cœur, l'agora antique
transposée en placette de village
provençal. A l'ombre des platanes,
l'on y échangera des idées,
on y créera des entreprises
et des emplois, on y tentera de concevoir
le progrès sous tous ses aspects
et de le mettre en oeuvre.
L'importante croissance de l'innovation
et de la recherche caractérise
la fin du XXe siècle. Les regroupements
dans des zones spécialisées,
parcs scientifiques comme Akademgorod,
zones entourant les grands campus
universitaires de Stanford, Berkeley
ou Saclay, ou la région de
Grenoble, montrent que notre propos
n'est pas isolé. Quel que soit
leur type, ces regroupements présentent
un certain nombre de caractères
communs : pluridisciplinarité,
contacts et rencontres aisés,
adhésion des scientifiques
à leur localisation.
Notre cité internationale de
la Sagesse, de la Science et des Techniques
procède de toutes ces idées.
Nous avons aussi l'espoir de voir
venir se fixer sur le plateau le cerveau
de grandes entreprises ou au moins
leur siège social. Ceci est
sans doute capital pour que Sophia
Antipolis ne soit pas, comme par exemple
Akademgorod perdue loin du pouls du
monde. Enfin, nous voulons que Sophia
Antipolis, comme l'indique son nom
grec, n'omette pas de joindre Sagesse,
Humanisme et Mesure méditerranéenne
aux impératifs contraignants
de la technologie moderne. Ceci est
fondamental dans notre projet, bien
que la mise en oeuvre soit difficile.
Outre un certain agrément,
un certain art de vivre auquel chacun
est sensible, nous pensons qu'il résultera
de cette combinaison, une créativité
scientifique supérieure. Car
les démarches de la création,
qu'elle soit artistique, littéraire
ou scientifique, sont pour l'essentiel,
identiques.
Les aspects visibles
J'organise un groupement d'intérêt
économique sans but lucratif
et à capital nul, dénommé
sophia-antipolis Valorisation qui
comporte l'ANVAR, le Bureau d'Industrialisation
des Alpes Maritimes, l'Association
Armines et l'Association sophia-antipolis.
Son but :
- attirer des organismes dans le "désert
intellectuel" de la garrigue
au nord d'Antibes
- acheter des terrains
- démarrer des " travaux
d'équipement "
Les procédures administratives
de Zones d'Aménagement concerté
laissaient à Savalor, l'opérateur
bénéficiaire, la totalité
des risques financiers. Le groupement
Savalor sans but lucratif n'a pas
de capital. Il a fallu convaincre
des banquiers de prendre les risques.
Et le Crédit Lyonnais, dirigé
par Jean Saint-Geours et présidé
par François Bloch-Laîné,
s'est laissé convaincre. Il
a ouvert un découvert bancaire
sans prendre de garanties hypothécaires.
Les travaux commencent avant même
que la première convention
de ZAC soit signée par le département
- et pourtant tous les services administratifs
ont oeuvré avec diligence.
André Bettencourt les inaugure
en 1971.
Pour attirer des organismes, l'appui
de la délégation à
l'Aménagement du Territoire
et de son dynamique patron, Jérôme
Monod, était acquis. Mais cet
atout important se heurtait par ailleurs
à beaucoup de scepticisme.
Créer une activité scientifique
et technique au pays du carnaval et
des bains de mer ! Vous n'y pensez
pas ! Pourtant Laffitte nous avait
habitués à plus de sérieux,
disait-on avec quelque sourire.
Scepticisme donc. Mais pas en général.
Mon ami le directeur des Mines, Claude
Daunesse, s'était engagé
: il avait écrit en mars 1970
- premier acte officiel - au préfet
des Alpes Maritimes pour réserver,
au nom du ministre de l'Industrie,
10 ha de terrain sur l'éventuelle
zone d'activité scientifique
qui serait créée au
nord d'Antibes. Mon ami Hubert Curien,
alors patron du CNRS tient ses engagements
d'installer des centres de recherche
du CNRS.
François Dalle, alors patron
de L'Oréal, firme dont les
usines sont réparties sur l'ensemble
des continents et dans plus de 18
pays, est le premier à acheter
un terrain. L'équipe de l'Institut
Français du Pétrole
( IFP), familière avec les
centres de recherche du monde entier
et la filiale FRANLAB de l'IFP, construit
le premier bâtiment sur le site,
simultanément avec la Compagnie
Française de Protection sismique,
filiale d'un groupe américain,
dirigée par un polytechnicien
de mes amis qui connaissait Stanford
et la notion de parc scientifique.
L'Ecole de Commerce de Nice, grâce
à la persévérante
action de Jean-Jacques Robert, quitte
ses locaux, quelque peu étroits
du boulevard Carabacel, pour devenir
le CERAM, grand centre de formation
et de recherche dont les développements
s'affirment chaque année.
Evoquons les responsables de recherche
d'origine grecque. Ils voient une
plaque sophia-antipolis à l'aéroport
de Nice-Côte d'Azur, s'intéressent
à cette Cité aux consonances
helléniques et visitent le
projet : c'est le cas pour M. Kalopissis
( L'Oréal) et M. Vassiliou
( Rohm & Hass Europe ) qui, grâce
à ce "contact" quitte
Zurich pour venir à Sophia
Antipolis.
Evoquons la réaction de l'évêché
de Nice, qui tout de suite est d'accord
pour investir sur le site et y créer
une cellule de vie spirituelle.
Il n'y a pas que des succès.
1974 premier choc pétrolier
: Rank Xérox annule ses projets
pour lesquels de travaux avaient déjà
commencé. Technip est détourné
vers Nantes. Burroughs que l'on veut
attirer à Bordeaux et qui souhaite
venir à Sophia, part hors de
France.
Et l'échec d'une longue négociation
avec le mécène américain
Hirschhorn qui, propriétaire
d'un terrain de plusieurs hectares
dans le périmètre de
la ZAC, était prêt à
le céder pour y créer
un Musée Hirschhorn. La contrepartie
était un déjeuner avec
le président Pompidou, une
légion d'honneur sur le contingent
du Président de la République
et la jouissance d'une villa sur le
site de la Fondation. Trois conditions
acceptées en moins de trois
jours.
Hélas les grands mécènes
américains sont environnés
d'une nuée de lawyers aux conseils
contradictoires. Il a fallu exproprier.
Et désormais, pour visiter
le Musée Hirschhorn, il faut
aller à Washington DC.
Les responsables de Sophia et Savalor
sur place - initialement Paul Gatineau,
puis le général Belasco
- se consacrent sans relâche
à leur tâche complexe
et exaltante.
Les structures liées
aux collectivités locale
Le développement de Sophia
conduit très vite à
créer à côté
de l'opération initiale une
extension impliquant une structure
plus conforme aux traditions de l'aménagement
du territoire : un syndicat mixte
associant Communes, Département,
Chambre de Commerce et l'Agriculture,
le Symival, présidé
par Francis Palmero.
La coexistence de deux structures,
le Gie Savalor et le Syndicat mixte
Symival, devait évidemment
provoquer une compétition,
en principe amicale. La Chambre de
Commerce recevait une mission de maître
d'ouvrage délégué
et mettait en place une délégation
qui organisait en particulier les
extensions, des zones d'habitat, une
commercialisation. Elle se poursuit.
L'animation
- Comment créer l'esprit sophipolitain
Cette phase se poursuit et s'amplifie
pendant que la suivante débute.
Dès lors qu'un certain nombre
d'entreprises étaient installées
sur le site, elle pose une nouvelle
question essentielle. Comment rendre
viable une nouvelle communauté
? Comment lui donner une âme,
une vie ? Comment animer ce site,
pour éviter qu'il ne soit une
simple zone industrielle ou une simple
juxtaposition d'organismes placés
en un même lieu ?
Le Conseil de l'Association Sophia
Antipolis, depuis le premier jour,
a estimé que l'essentiel était
de créer un nouvel état
d'esprit, une nouvelle convivialité.
Officiellement chargés par
Symival et par Savalor de mettre en
place une animation culturelle et
scientifique, nous nous sommes attachés
à réunir, faire se rencontrer,
organiser une "fertilisation
croisée", tout en préparant
la création d'une Fondation
d'utilité publique pour faire
suite à cette activité.
Expositions, conférences, concerts,
soirées théâtrales,
musicales, chorégraphiques,
rencontres, clubs, toute une activité
associative se développe sur
le parc. Les responsables s'y donnent
avec fougue.
Ma première femme, Sophie Laffitte,
crée un Comité d'animation
culturelle. Mon adjoint, Dominique
Fache, lance un festival qui, pendant
plus de dix ans, a réunit des
noms prestigieux de la danse, du théâtre,
du cinéma, de la musique.
Il fallait éviter que la "
Cité des savants", peuplée
de scientifiques, d'ingénieurs
ou techniciens ne soit coupée
du milieu environnant. D'où
une intense activité de contacts.
Des dizaines de milliers de personnes
depuis plus de dix ans sont venues
visiter le site sous la conduite d'universitaires
éminents dévoués
et, bien entendu, bénévoles.
La Fondation et l'Association sophia-antipolis,
sous la direction de Michel Lafon,
développent de nombreux clubs,
initient des jeunes scolaires à
l'informatique, aident des associations
telles que les " villes-accueils".
Et par ailleurs, avec l'appui de l'Association
Innovation Service et le dynamisme
de Roselyne Koskas, une activité
importante de réflexion sur
la nouvelle alliance entre finances
et créativité se met
en place. La Révolution de
l'Intelligence prend à Sophia
sa dimension et s'y crée des
réseaux d'appui à la
création et à la diversification
d'entreprises, des structures de rassemblement
de l'épargne de proximité.
Le XXIe siècle se prépare
activement, et ses nouvelles structures
de pensée, de réflexion
et d'action. Il faudrait un livre
et non un bref article pour évoquer
les facettes multiples de l'activité
actuelle de Sophia Antipolis.
Les quelques pionniers du début
sont devenus plus de 250 entreprises
avec 8500 emplois directs et si l'on
tient compte des emplois indirects,
sophia-antipolis fait vivre 100 000
personnes. Mais surtout sophia-antipolis,
le plus grand parc scientifique d'
Europe occidentale, a aidé
à transformer la mentalité
de notre Département.
La Côte d'Azur scientifique
et technique, le noyau d'une Californie
de l'Europe, n'est plus une idée
qui fait sourire. Nous sommes certes
encore loin de la dynamique de la
Silicon Valley et des universités
puissantes de Berkeley et Stanford,
pour ne pas parler que de la région
de San Francisco. Mais l'enthousiasme
et la créativité sont
ici. Il faut poursuivre pour gagner.
L'appui
financier du département
Le Conseil général
depuis l'origine a soutenu le projet
et permis les conditions de sa réalisation.
Depuis 1985, son président,
Jacques Médecin, apporte une
vigueur et une détermination
accrue, un soutien efficace aux extensions
de sophia-antipolis et à la
préparation de l'avenir.
Une politique départementale,
préparée par le préfet
Pierre Costa et approuvée par
le Conseil général dans
sa majorité, met l'accent sur
l'importance vitale pour l'avenir
économique des Alpes Maritimes
du potentiel intellectuel, de la matière
grise.
Il finance à un niveau qu'aucun
autre département n'atteint,
l'enseignement supérieur et
les Centres de Recherche nationaux
sur le site de Sophia. Il crée
un Centre international de Communication
avancée qui sera dirigé
par Maurice Papo, ancien directeur
à IBM et qui depuis 1968 est
administrateur de l'Association sophia-antipolis.
Il équipe des locaux pour attirer
des industriels, en particulier Amadeus,
Centre commun de mise au point de
logiciels d'Air France, Iberia, Lufthansa,
SAS.
La nouvelle société
d'Economie mixte chargée notamment
de l'équipement et de la promotion
du parc, développe méthodiquement
son action.
Et bien entendu, la DATAR fière
de son enfant méridional apporte
son soutien.
Et les universitaires, scientifiques
et industriels du monde entier reconnaissent
que ce coin de garrigue est devenu
un centre intellectuel qui commence
à compter.
Conclusion
L'avenir ? C'est bien entendu ce qui
était déjà affirmé
dans la plaquette de 1972 : devenir
un pôle essentiel d'une nouvelle
Renaissance de cette Méditerranée
qui fut la mère de notre civilisation.
Les industriels petits et grands,
les sociétés de services,
les institutions financière
de Sophia, c'est à dire ceux
qui ont réellement fait Sophia,
sont bien déterminés
à ce que leur oeuvre réussisse.
Et ils ne sont pas, nous ne sommes
pas, des technocrates qui ne s'intéressent
qu'aux affaires et à l'argent.
Nous voulons réaliser autre
chose. Une Florence du XXIe siècle,
disais-je dans la plaquette de 1972.
Nous en sommes loin encore. Mais rappelons
que le premier investissement réalisé
sur le site a été un
théâtre de plein air...
Déjà, en matière
d'architecture, des réalisations
qui comptent méritent le détour
de Sophia. Des projets nombreux vont
se réaliser : une moderne Villa
Médicis ; des cours de philosophie
pour PDG ; une Fondation d'art moderne
; une école européenne
d'art lyrique ; un centre de rencontre
artistes-technologie moderne ; des
développements vers la communication.
La Florence du XXIe siècle.
Tous ensemble, nous y arriverons. |
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